Au premier regard, au plus profond de l’émotion suscitée, l’impression qui se dégage immédiatement est le fruit d’une tension interne à la matière, elle-même génératrice de sens. J’ai sous les yeux deux œuvres, « La pierre de savoir » et « Mesopotamia », deux blocs, l’un de lave, l’autre de granit, matières uniques, deux constructions plastiques austères, sans adjonctions anecdotiques. Il faut un certain effort mental pour les comprendre. L’interprétation requiert le regard, cet outil de connaissance qui a la capacité de se muer en savoir lorsqu’il déchiffre.

Sculpter, c’est « créer un lien ».

L’affaire est entendue, le geste de Luco Cormerais consiste à créer un lien entre le sculpteur et le « regardeur». Mais il y a plus, son geste initie un parcours entre le visible et l’invisible. Voici des milliers d’années, à Babylone, l’auteur anonyme de l’Épopée de Gilgamesh posait dans toute sa dimension la question du pouvoir de l’image à rendre compte de l’invisible : « L’absent et le mort, comme ils sont ressemblants ! Mais on n’a jamais pu tracer l’image de la mort ! ». En exposant le cas extrême de l’absent ou du défunt, les expériences de la plus grande distance à soi, le poète s’interrogeait sur la capacité de l’homme à créer des images mentales et posait la question de la correspondance entre le signifiant et le signifié. Il la voulait motivée, et non pas arbitraire !

Les surfaces brutes et polies sont une métaphore du temps. Elles dévoilent l’histoire secrète de la pierre, interrompue lors de son extraction par la main du sculpteur de la carrière où elle avait sa place.

Les lignes incisées font figure d’intrus, ce sont des signes qui ne peuvent se confondre avec leur support. Elles sont autant d’événements de parole, de brisures de l’histoire. Elles apparaissent sur un support naturel régi par ses propres règles, mais aussi sur un lieu imaginaire, qui mobilise des savoirs différents. Elles sont portées par la pierre, même si elles y sont déposées par le sculpteur. Elles sont les marques qui disent l’avènement d’un sens inédit, l’histoire de la pierre s’enchaînant désormais avec celle de l’homme. Nature et culture font cause commune. En outre, dans cette pensée subtile où se conjoignent la perception sensorielle et la perception cognitive, s’instaure une dialectique tout en finesse du visible et de l’invisible, de la présence et de l’absence. Le visible n’est plus tout à fait ce qui est présent, mais il s’absente au contraire, cédant la place à un médium apte à rendre présent l’invisible.

C’est une banalité de dire que dans son unité originelle, de laquelle se détache une pensée duelle, nous sommes pleinement dans le registre de la métaphore.

Et c’est à la métaphore de l’écriture que font appel les œuvres sur papier kraft, avec leurs coupures et leurs hérissements. Luco Cormerais y poursuit jusqu’à la compulsion ses investigations sur la communication. Le support est envisagé comme une surface tridimensionnelle, comme l’étaient les tablettes d’argile mésopotamiennes. Les signes y sont calibrés, alignés, toujours présentés dans le même sens, offrant en apparence tous les traits caractéristiques de la syntaxe écrite, avec ses redondances.

En ultime analyse, la théorie du signe telle que la développe Luco Cormerais est de caractère ternaire, le signe appartenant à trois domaines : celui des images, où il se représente lui-même et qui requiert sa connaissance comme signe ; celui du contenu qu’il véhicule et sa différence d’avec la chose signifiée ; ces deux domaines, enfin, sont étroitement associés par un réseau de similitudes, l’existence de conventions partagées qui les lient entre eux.

Son œuvre procure ce type de jouissance qui permet de réaliser ce qui est de l’ordre du désir. Le cheminement de la pierre symbolise l’enjeu d’une vie, et c’est elle qui s’impose.


Jean-Jacques Glassner©

Directeur de recherche émerite Arscan

CNRS-Paris I-ParisX